Vous souvenez-vous? L’hiver dernier le 18 mars, article #71, je vous avais parlé du livre et du film sur Frida Kahlo, femme peintre mexicaine que j’admire. Ce matin dans Le Monde, j’ai trouvé cet article, je vous le transmets.

Bonne lecture. Si j’avais des sous, j’irais au Mexique cet été.
MO XXX
Le Monde du 7/7/2007

Frida Kahlo aimait dire qu’elle était née avec la révolution mexicaine, en 1910. C’est à la fois vrai et faux : sa date de naissance est le 6 juillet 1907. Mais cette artiste a su comme personne incarner les mythes du Mexique – la magie de la nature, la douleur du métissage, la passion amoureuse indissociable de l’engagement politique. Elle était, a écrit André Breton, « un ruban autour d’une bombe ».

Si elle a très tôt triché avec son âge, affirme la critique Raquel Tibol, qui l’a connue et étudiée depuis un demi-siècle, ce n’était pas « dans un excès de ferveur patriotico-révolutionnaire », mais pour « prolonger l’enfance », ce ferment de l’imaginaire. Afin que la supercherie fût convaincante (elle a bluffé les historiens jusqu’en 1981), Frida avait demandé à sa soeur cadette Cristina de se rajeunir, elle aussi, de trois ans.

Elle était douée d’une formidable ironie pour se moquer d’elle-même comme des autres. Dans ses autoportraits, elle soulignait les deux traits distinctifs de son visage : la barre des sourcils, le duvet noir au-dessus des lèvres. Frida Kahlo était moustachue et fière de l’être. Cette ombre sur sa bouche qui jamais ne sourit, c’est l’ambivalence sexuelle qu’elle revendique, mais aussi le fantôme de deux Mexicains qui ont ébranlé le monde, Pancho Villa et Emiliano Zapata. Le joyeux polygame, le rebelle aux yeux tristes.

Vers la fin de sa vie, elle a peint religieusement une autre moustache, celle de Joseph Staline. Accablée de souffrances physiques, elle avait même conçu en 1943 un tableau, resté inachevé, sur la façon dont La science marxiste guérira les infirmes et sauvera les opprimés du capitalisme criminel yankee. Elle y tient, dans la main gauche, un livre rouge.
Aujourd’hui, Frida Kahlo est un logo. La firme Converse, annonce Luis Hernandez dans le quotidien La Jornada, va lancer en Italie et au Mexique cinq modèles de chaussures de sport en édition limitée, avec l’image de l’artiste, des fragments de son journal et sa signature. Peut-être est-ce un hommage involontaire à la petite fille frondeuse de Coyoacan, moquée par les autres enfants à cause de sa jambe atrophiée par la poliomyélite, et qui les défiait en sautant les barrières ?

Il existe des bouteilles de tequila décorées de son effigie (vendues 50 à 90 dollars dans des restaurants aux Etats-Unis), des poupées Frida commercialisées dans sept pays, à 200 dollars pièce, et même une Frida Kahlo Corporation, association de la nièce de la peintre, Isolda Pineda Kahlo, et d’un homme d’affaires vénézuélien basé à Miami. Mme Pineda prétend « positionner le nom de Frida Kahlo comme une marque qui exprime et reflète, à travers ses produits, la force, l’énergie, la détermination et la passion caractéristiques de la vision que (celle-ci) avait de la vie ».

Etonnant renversement. « Pendant des décennies, rappelle Luis Hernandez, Frida Kahlo a été l’épouse de Diego Rivera. Depuis quelque temps, le célèbre muraliste mexicain est surtout l’époux de Frida. » L’édition 1983 du dictionnaire Robert des noms propres ne mentionnait même pas Frida dans l’article, pourtant substantiel, consacré à Rivera. Mais cette année- là voit la parution, aux Etats-Unis, de la biographie rédigée par l’Américaine Hayden Herrera, qui marque le début d’une irrésistible ascension : Frida Kahlo icône du féminisme, puis de la pop-culture planétaire.

L’ambition de l’ »hommage national » que le Mexique lui rend à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, dans le Palais des beaux-arts de Mexico, est de restituer « l’oeuvre d’une femme qui s’exprime par différents moyens, et pas seulement au travers de sa production picturale », souligne la directrice du Musée des beaux-arts, Roxana Velasquez.

L’exposition se veut monumentale, avec plus de 350 pièces – tableaux, dessins, photos, lettres originales suspendues au plafond, chacune sous Plexiglas, et ainsi manipulables par les quelque 300 000 visiteurs attendus jusqu’au 19 août.
Ce lieu prestigieux a dicté un découpage trop conventionnel, mais permet une confrontation avec les fresques des muralistes – Rivera, Orozco, Siqueiros – qui ornent les étages et la cage d’escalier du Palais. C’est là aussi que le corps de Frida fut veillé, en juillet 1954, par tout ce que le Mexique comptait d’intellectuels et d’artistes, en présence de l’ancien président Lazaro Cardenas et de son successeur. Le directeur des Beaux-Arts a été aussitôt limogé pour avoir laissé les amis de Frida étendre sur son cercueil un drapeau avec une faucille et un marteau, symboles d’un Parti communiste alors interdit.

La controverse a rejailli le soir de l’inauguration de l’ »hommage national » par le président conservateur Felipe Calderon. « Si Frida était vivante, elle serait avec nous ! », criaient des opposants de gauche, en insultant copieusement les invités officiels. Or, pour bien connaître Frida, insiste Raquel Tibol, il faut la lire, goûter sa langue savoureuse et inventive, imprégnée de mexicanismes et de jeux de mots, sautant de l’exaltation sentimentale – « Diego-enfant, Diego-univers » – à la trivialité. « J’aimerais mieux m’accroupir dans le marché de Toluca à vendre des tortillas que de m’associer à cette « merde » d’artistes parisiens, qui passent des heures à chauffer leurs précieux culs dans des cafés », écrit-elle, depuis Paris, au photographe Nickolas Muray.

La forêt de soixante-dix lettres (sur des centaines) accrochées à Mexico, avec leur calligraphie touffue et souvent admirable, apparaît comme un lent effeuillage de l’intimité de Frida. Elle offre aussi des aperçus sur les errances politiques du couple Kahlo-Rivera, dans le contexte de la montée du fascisme en Europe.

Dans une lettre de 1941 à son « très cher petit docteur » Leo Eloesser, un chirurgien qui avait travaillé du côté républicain durant la guerre civile espagnole, elle fustige encore les « bandits indécents que sont les staliniens ». Mais elle accompagne sans états d’âme Diego lorsque celui-ci rompt avec Léon Trotski dès 1939, et retourne au Parti communiste. La dévotion à Staline n’est qu’une manière de rester près de l’homme aimé, tandis qu’elle s’enfonce dans l’agonie et que sa peinture se dégrade. « L’univers entier a perdu l’équilibre avec la perte de STALINE », griffonne-t-elle dans son journal à la mort du tyran, en mars 1953.

Deux mois plus tard, dans un train au Chili, Diego Rivera parlait longuement de Frida Kahlo à la jeune Raquel Tibol :

C’est la première fois dans l’histoire de l’art qu’une femme a exprimé avec une franchise absolue, une crudité tranquillement féroce, ces faits généraux et singuliers qui concernent exclusivement les femmes.

Il avait la certitude que cette oeuvre unique allait connaître un écho grandissant, grâce à la « reproduction » – ce que nous appellerions les médias. Si Frida

ne parle pas depuis les murs, disait-il, elle parlera au monde entier depuis les livres

.

Joëlle Stolz
C’est fini

2 réponses à “FRIDA KAHLO, LA MOUSTACHUE MAGNIFIQUE”

  • Jean-Guy Daigle dit :

    Salut Monique,

    Merci d’évoquer cette figure mythique du Mexique en nous refilant l’article du Monde. Si je faisais comme toi, je passerais de bien bons moments au Palais des beaux-arts de Mexico qui font une rétrospective de son oeuvre à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance. J’ai pu la semaine dernière revoir un reportage sur elle au Point qui mentionnait que certains exploîtent malheureusement sa légende au détriment de sa famille.

    • Nora dit :

      MAGNIFIQUE ! lorsque que l’on connaît les influences endurées par Frida, on comprend mieux le sens de sa peinture.

      Ce qui s’en dégage est si intense Bravo et merci de mettre à l’honneur une artiste féminine, et quelle artiste !

      À quand une session autour d’une oeuvre de Frida Kahlo ?

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  • Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse. André Gide
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