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Notre
philosophie et notre mission
Les
aînés sont
des êtres humains
des porteurs d’expériences
des acteurs sociaux
des citoyens
des partenaires
des créateurs
des innovateurs
des mentors
des guides
des ressources
des animateurs de réseaux
Les
aînés
sont une force sociale, en lien avec tous les âges.
ILS SONT UN PLUS POUR L’ENSEMBLE DE LA SOCIÉTÉ
Notre Mission
Dans un contexte
1. où les progrès constants de l’espérance
et de la qualité de vie entraînent la présence à la
retraite de plusieurs générations d’aînés,
le plus souvent expérimentés et socialement actifs;
2. où la proportion croissante des aînés au sein
de la population devient un enjeu social majeur;
3. où les relations entre les générations sont
distendues, complexes et
parfois marquées par la négligence, l’abus et la
violence;
4. où les aînés sont de plus en plus souvent les
cibles de préjugés âgistes quant à leurs
capacités et leurs diverses formes d’autonomie,
leurs expériences de vie et leur histoire, leurs contributions
d’adultes
au développement de la société;
ESPACES 50 +, organisme sans but lucratif, a pour mission de créer
et de développer des espaces où chaque aîné peut
1. affirmer pleinement son statut de citoyen et de citoyenne, acteur et partenaire;
2. mettre en valeur et en pratique ses qualités physiques, affectives,intellectuelles,
morales et humaines et ses expériences de vie;
3. s’intégrer utilement à un réseau social et communautaire,
en lien avec tous les âges et avec un souci d’ouverture à la
diversité des
cultures. »
Textes de Jean Carette, parus dans le Devoir du 8,
9 et 10mars 2004
L’ÂGISME ORDINAIRE 8
mars 2004
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
Le XXI† siècle sera-t-il marqué d’abord par la
peur du vieillissement et de ses conséquences économiques
et sociales ? Y a-t-il réellement de quoi s’inquiéter
? Si oui, quelles stratégies devons-nous collectivement élaborer
pour affronter ces défis ? Sinon, à qui profite la manipulation
? Le vieillissement démographique est-il un atout ou une catastrophe
? Un défi et un enjeu ? Devons-nous travailler avec une double
réponse et comment ? Les aînés qui par leur travail
et leurs diverses contributions fiscales, sociales, éducatives,
culturelles, etc., ont payé d’avance, sont-ils une charge économique,
une dépense forcée ou/et une source de revenus, d’investissements
et d’emplois ? Les économistes – sérieux,
s’entend…- sont de plus en plus nombreux à avoir
démontré ou à reconnaître que le vieillissement
démographique est un atout et même un facteur de développement
favorable aux générations futures [1]. Alors, d’où vient
donc ce déni de réalité de plus en plus injustifiable
? Mais aussi de plus en plus nuisible, dans ses effets sur les aînés
eux-mêmes, victimes de discrimination et parfois de mise en ghettos,
et surtout sur l'ensemble des acteurs sociaux de tous âges, dans
l’esprit desquels est ainsi proposée la noire perspective
d’un avenir démobilisant.
Les signes et symptômes d’âgisme se multiplient;
ils inquiètent leurs victimes directes , aux yeux desquelles
l’avance en âge devient une course à obstacles de
plus en plus dure. Mais ils devraient aussi interpeller les plus jeunes
et l’ensemble des acteurs sociaux, tant ils stigmatisent l’avenir
de nos sociétés et leur développement.
Ainsi, par exemple, en mars 2002, le Bureau des passeports du
Canada adopte une mesure discriminatoire; les professionnels à la
retraite ne sont plus admissibles à agir à titre de répondant
pour une demande de passeport. Il met de l’avant l’argument
de la sécurité, déjà plus que discutable,
mais les décideurs sont ici davantage inspirés par une
logique de la limite d’âge. Tel cinéaste de mes
amis, à la feuille de route impressionnante, voit son
projet refusé parce qu’il a atteint un âge jugé canonique
et parce que sa réalisation risquerait de vieillir l’image
(sic) de la station et de nuire à ses cotes d’écoute.Tel
chef de gouvernement se voit indiquer le chemin de sa démission
et de sa retraite du fait de son âge avancé, tandis
qu’un chef de l’opposition doit batailler pour imposer, à ses
adversaires comme à sa propre famille politique, l’idée
d’un retour au pouvoir après ses soixante-dix ans. Une
vice rectrice de l’UQAM à laquelle je faisais naguère état
d’un projet pour les aînés et les retraités
m’annonce sans vergogne et devant un de mes collègues,
témoin médusé, qu’elle s’apprête à confier
ce dossier à de «vrais professeurs» encore à l’emploi,
comme si la retraite nous avait lobotomisés.
D’où vient que nous cultivions autant de préjugés
et d’images négatives quant à l’avance en âge,
presque toujours assimilée à un déclin ou à une
charge ? Aux protestataires concernés, nous répondons
qu’il faut bien regarder le réalité en face et «laisser
la place aux jeunes» sur le marché du travail et aux autres
carrefours de la vie. Et si une partie de l’opinion résiste à ces
premiers arguments, ils cèderont bien vite devant les perspectives
inquiétantes annoncées par certains analystes du vieillissement
collectif, démographes ou actuaires. Notre croissance économique,
notre productivité scientifique et technique, notre créativité culturelle
seraient irrémédiablement menacées par la croissance
phénoménale des groupes d’âges élevés
au sein de la population. Le fragile équilibre de nos régimes
publics et privés de retraites serait compromis à moyen
terme par le poids des pensions à la charge des jeunes générations
de cotisants ou de contribuables écrasés par la dette
et par des rendements monopolisés par les épargnants âgés,
au prix même annoncé d'une cessation de paiement. Quant à la
santé, même si nous croisons quotidiennement des aînés
en forme et dont la longévité accrue devrait nous réjouir
d’autant plus qu’elle accroît aussi notre espérance
de vie, force est de constater que le vieillissement fera croître
jusqu’à l’explosion les coûts de l’invalidité et
du grand âge et que nos urgences déjà chroniquement
engorgées ne pourront plus tolérer autant de malades âgés
dépendants.
Au-delà de la peur associée au vieillissement et au déclin
et qui nourrit nos angoisses, l’âgisme pourrait correspondre à l’effet
de la recherche effrénée de boucs émissaires de
nos difficultés collectives de prévoir et d’agir
? Ainsi les attaques se font de plus en plus virulentes et fréquentes
contre la génération des baby boomers devenus «papy
boomers» et bientôt massivement retraités :
après s’être arrogé tous les privilèges
et avoir monopolisé les avantages de leur Révolution
tranquille, après avoir jalousement conservé tous les
pouvoirs et entretenu de multiples réseaux d’influence,
les voilà qui partiraient en retraite avec la caisse, laissant
un pays étranglé par la dette, croulant sous la charge
des aînés et condamné au déclin. À travers
cette caricature, se profile et s’annonce une guerre dangereuse
entre les âges, alimentée par l’ignorance et les
préjugés, telle une mise en scène illusoire qui
assurerait l’oubli des vraies causes historiques et sociales
et garantirait aux décideurs réels d’échapper à toute
critique.
De la différence instituée et sans cesse exacerbée
entre les personnes-âgées et les personnes-non-âgées à la
discrimination âgiste, le glissement est aussi néfaste
qu’inévitable. Tant que nous ne verrons dans les
aînés que des objets de stratégies, des clientèles
de programmes, des cibles de marché, des «bébéficiaires» de
soins et de services ou des candidats à l’oisiveté durable
et à la mort, nous nous priverons collectivement de l’apport
de leurs compétences et de leur expérience, des avantages
de leurs maturités et de leurs multiples formes de sagesse,
et même des charmes trop discrets de la liberté rendue à leur âge.
Comment combattre et éliminer progressivement ces formes sournoises
mais courantes de violence sociale ? Comment parvenir à contrer
l’offensive idéologique des prophètes de malheur,
parfois intellectuels, souvent politiciens, qui nous prédisent, à travers
le vieillissement constaté et déploré, un inéluctable
déclin collectif et ne savent que manipuler nos peurs de l’avenir à coup
de fausses évidences ? Me rappelant d’autres combats naguère
menés et en partie gagnés, par exemple contre le racisme
ou le sexisme, je suis enclin à penser que c’est aux «quinquas» et à leurs
aînés de s’organiser collectivement pour imposer
une nouvelle série de représentations du vieillissement
et de l’avance en âge. De plus en plus, ils ont le poids
démographique et électoral du nombre, ils tiennent les
leviers de commande ou influencent leurs détenteurs; de mieux
en mieux, ils savent élaborer et diffuser une parole publique
pour faire valoir des droits qu’ils jugent bafoués ou
méconnus. Les intellectuels et autres intervenants spécialisés
ne peuvent ici que structurer et nourrir des analyses : c’est
aux citoyens eux-mêmes à prendre en charge leurs réponses
dans l’action, à travers les milieux de vie, de formation
et de travail, les communautés et les médias. Mais ils
devront d’abord imaginer et mettre en place des outils d’observation
et de prise de conscience pour révéler, au sens photographique
du terme, notre société à elle-même, à travers
les mécomptes et méfaits de son âgisme ordinaire.
Jean CARETTE
22 janvier 2004------------------------------------------------------------------------
[1] À lire et relire, par exemple : LE CACHEUX Jacques
et TOUZÉ Vincent, Vieillissement et richesse des nations, Revue
de l’OFCE, Juillet 2003, reproduit et accessible sans frais dans
la lettre de PolitiquesSociales.net de décembre 2003.
D’UN ÂGE À L’AUTRE 9mars
2004
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
Dans les années soixante-dix, nombreux ont été les
sociologues qui ont travaillé sur les désordres sociaux
et les délinquances urbaines. En Europe, où la reconstruction
d’après-guerre avait provoqué l’implantation
urgente en périphérie des villes de cités locatives
où s’entassaient les jeunes familles, on ne tarda
pas à s’inquiéter d’un surgissement imprévu
de violences menaçantes pour la sécurité des banlieusards;
devant des mesures policières inefficaces, certains élus
locaux firent appel à des socio-éducateurs pour «animer» les
temps libres des jeunes délinquants désoeuvrés
et livrés à eux-mêmes par des parents trop pris
par le travail extérieur et les longs temps de leur transport.
Une observation rapide des terrains concernés permit de comprendre,
plus ou moins vite, que ces cités n’étaient pas
prévues pour accueillir des personnes plus âgées,
retraitées ou non; quelques expériences d’insertion
de logements accessibles aux aînés assurèrent une
régression relative de la délinquance juvénile.
Parallèlement, aux Etats-Unis, quelques promoteurs se proposèrent
de capter le marché gris naissant en proposant des «cités
du soleil» (sun cities) accessibles aux seuls aînés
et, parmi eux, aux plus fortunés capables de payer de telles
résidences privées de retraite et surtout de s’offrir
de coûteux services collectifs de loisirs et de copropriété,
de gardiennage et de soins à la hauteur de leurs rêves
de retraite. Quelle ne fut pas la désagréable surprise
des résidents et des services de protection privés et
publics quand ils constatèrent la multiplication d’incidents
et de violences impliquant des aînés jusqu'alors irréprochables :
détérioration de mobilier public, arrachage de boîtes
aux lettres, bris de pare-brise et même vol de voitures! Une
fois de plus, gérontologues, sociologues et criminologues furent
sollicités pour réduire cette délinquance, «sénile» et
non juvénile, croissante autant que nuisible au marché privé des
résidences de retraite. Constatant que ces incidents diminuaient
en fin de semaine avec la visite des enfants et de leur progéniture,
ils en vinrent, après quelques essais et erreurs, à la
conclusion qu’un mélange des âges pouvait contribuer
directement et effectivement au bien-être des citoyens et au
développement harmonieux de ces nouveaux ensembles urbains.
Le même phénomène atteint désormais nos
villes et les patrouilles de police sont parfois confrontées
de jour à de nouvelles formes de violences urbaines, petits
sabotages, défis aux règles et même outrages aux
représentants des autorités et institutions, délinquances
mineures et autres violences feutrées dont les auteurs sont
cette fois des aînés jusque-là bien tranquilles,
honnêtes citoyens et, comme on dit, bons pères et mères
de famille. Une observation attentive et objective permet de
constater que, contrairement à ce qu’on aurait pu penser,
ces problèmes surviennent et se multiplient au plus clair des
journées et en semaine, pour pratiquement disparaître
en soirée et en fin de semaine, durant les heures où l’ensemble
des générations est présent et participe à la
vie des quartiers, des communautés et de leurs voisinages.
Loin de moi l’idée de semer l’inquiétude
en y faisant voir une dangereuse pandémie. Il s’agit plutôt
d’amorcer une réflexion constructive devant ce qui m’apparaît
comme un symptôme particulièrement significatif de nos
difficultés à vivre en société. On peut
qualifier de social un problème quand il trouve son origine
dans les modes mêmes de fonctionnement de nos sociétés
et quand ainsi il nourrit leur remise en question. On est en droit
de risquer une hypothèse : en n’assurant pas la rencontre
entre les âges et les générations ou en n’encadrant
pas, le cas échéant, l’inévitable confrontation
de leurs différences, une collectivité porte atteinte à sa
cohésion interne autant qu’elle nuit au développement
des individus qui la composent. Les villages et leurs rangs de
naguère mêlaient les âges pour en faire les réels
acteurs de communautés vivantes. Au contraire, quand nos urbanistes
ou promoteurs découpent l’espace en séparant les
générations et les cultures, sous la pression d’intérêts,
financiers ou électoraux, à court terme, ils nuisent à leurs
propres ambitions de sécurité et d’harmonie collective.
É
largissons le débat. Que dire alors de nos écoles d’où les
parents sont trop rarement admis et d’où les grands-parents
sont le plus souvent absents ou carrément exclus ? De ces centres
d’hébergement et de soins «de longue durée» (sic)
où les enfants et petits-enfants sont interdits de séjour
? De ces lieux de travail et «zones industrielles» où seules
une ou deux cohortes adultes sont présentes, d’où les
retraités sont absents par définition et les plus jeunes écartés
? Nos sociétés modernes ont multiplié les cloisonnements
ségrégatifs et se retrouvent confrontées à des
déséquilibres et des désordres, sinon des violences
qu’elles ont provoquées. Les coûts sociaux de ces
pratiques irréfléchies sont considérables, à la
hauteur des préjugés qui les ont entraînés.
Seul un retour délibéré et raisonné à un
brassage des âges pourrait permettre de restaurer les équilibres
perdus.
Partout au Québec et ailleurs, se multiplient les interventions
intergénérationnelles. Il ne s’agit pas d’une
mode, ni d’une morale «familiale» rénovée,
mais d’un besoin social de plus en plus impérieux. Combien
de jeunes étudiants n’auraient sans doute pas décroché de
l’école s’ils avaient été parrainés
par des grands-parents, accompagnateurs volontaires d’occasion
et ravis de pouvoir se retrouver socialement utiles ? Combien de jeunes – et
de moins jeunes…- auraient échappé aux sortilèges
des toxicomanies s’ils avaient pu compter sur des oreilles attentives
et des cœurs adultes disponibles pour qui «l’amitié n’a
pas d’âge»? Combien d’adultes auraient
pu surmonter certaines difficultés de vie familiale et sociale
s’ils avaient pu trouver des aînés à leur écoute,
prêts à rendre actives leur expérience et leur
maturité ? Combien d’organisations auraient trouvé leur
profit à favoriser la transmission d’expériences
professionnelles des plus anciens aux plus jeunes, au lieu de jouer
les générations les unes contre les autres, par exemple à coup
de clauses «orphelines» ou de retraites plus ou moins forcées[1]
? Combien d’aînés auraient évité de
devenir de véritables invalides sociaux, refermés sur
leur misanthropie à force d’isolement et de méconnaissance âgiste,
s’ils avaient eu la chance – et pris le risque ? – de
se mêler davantage aux autres groupes d’âge et d’y
proposer leur active présence, en participants attentifs et
ouverts autant qu’en transmetteurs efficaces et attentifs
de leur patrimoine humain ?
Mais cet immense chantier social des relations entre les âges
est à peine ouvert. Les rapports intergénérationnels
sont et resteront des rapports conflictuels et ambigus, tant les différences
d’intérêts, de valeurs et de perspectives sont fortes,
et parfois exacerbées par des démagogues de la politique.
Qu’ils se jouent entre individus ou entre groupes générationnels,
ils nécessitent des occasions aménagées et multipliées
de rencontres, d’échanges et de débats, de solidarités
mais aussi d’affrontements loyaux et régulés, de
gains et de concessions, sans nostalgie excessive pour les uns ni convoitise
trop gourmande pour les autres. Où chacun peut donc voir
un levier de cohésion sociale et de développement personnel,
mais aussi un ferment puissant de vie démocratique et citoyenne. À condition
que les aînés, plus libres de leur temps et de leurs gestes,
et pour certains plus mûrs et plus sages, s’en approprient
la perspective et la construction.
Jean CARETTE
Février 2004 ------------------------------------------------------------------------
[1] On se souviendra des retraites précoces massives opérées
par le gouvernement Bouchard dans les secteurs de la santé et
de l’éducation. Non seulement elles ont coûté plusieurs
centaines de millions puisés sans vergogne à même
les «surplus » des régimes de retraite des employés
de l’État; mais elles n’ont pas fini de faire sentir
leurs effets négatifs dans le fonctionnement toujours perturbé de
nos institutions scolaires ou hospitalières.
Pour une retraite citoyenne 10
mars 2004
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
En débutant la rédaction de cet article, je pense à mes
deux grand-mères : nourries du sens de leurs devoirs, convaincues
que l’oisiveté était «la mère de tous
les vices», elles ont travaillé jusqu’à la
toute fin de leurs jours, ignorant tout de la retraite, des libertés
55 et des loisirs dont certains sociologues nous annonçaient
la civilisation. Les choses ont bien changé. L’espérance
de vie a rallongé notre crédit moyen de vie et de retraite;
combinée avec la précocité de l’âge
de fin de carrière, elle a fait de notre retraite une nouvelle
période de vie qui atteint et même dépasse les
25 ans. Au point que désormais, ce sont deux générations
qui se partagent les temps de la retraite, troisième et quatrième âge
confondus.
Il s’agit bien d’un progrès considérable,
par sa rapidité et par l’ampleur de ses effets sociaux,
même s’il inquiète quelques démographes et
autres actuaires. Il devrait bien nous réjouir, d’autant
que la tendance se maintient, car il est le résultat bénéfique
d’une hygiène accessible, d’une médecine
efficace, d’une qualité de vie peu à peu installée
et d’acquis éducatifs ou culturels démocratisés
et consolidés.
Mais que faire de tout ce temps disponible ? Première piste :
le retour au travail, soit imposé par des revenus trop bas,
soit suscité par une pénurie de main d’œuvre
et un marché convoiteur, ou encore inspiré par la monotonie
des jours. La retraite devient ici la dernière épreuve
de sélection et l'emploi des aînés un art d’accommoder
les énergies restantes à la sauce de l’utilité marchande.
D’autres vont se tourner vers la seule consommation, comme vers
la seule voie qui leur resterait ouverte après les années
de travail productif. C’est ainsi que, durant certaines heures
de la semaine, des galeries marchandes se transforment en clubs d’âge
d’or d’un nouveau genre; que les salles de bingo refusent
des joueurs trop nombreux; que des gros-porteurs «chartérisent» vers
les soleils du Sud des papy et mamy boomers en quête de bronzage
et de tourisme rapide; ou que les pharmaciens nous promettent de lutter
contre nos rides, avec «même un ami» en prime, tandis
qu’il faut réserver à l’avance son SPA rajeunissant.
Le marché gris installe ses étalages et ses publicités
au plus près de nos désirs, tandis que nos universités
accordent les premiers MBA spécialisés dans ces nouveaux
clients, moteurs de croissance économique.
Pour ma part, j’appelle à une retraite citoyenne :
participer aux décisions qui nous concernent, en tant qu’aînés,
mais surtout, au-delà de l’âge, en tant que citoyens
actifs et électeurs; défendre les héritages sociaux
et culturels pour les léguer intacts aux âges qui nous
suivent, ou à défaut, prendre les moyens collectifs de
parachever nos révolutions tranquilles; concourir à l’élaboration
d’un nouveau «contrat naturel» préservateur
de nos environnements et garantissant à l’air et à l’eau
le statut de biens communs; défendre les droits de tous et les
mettre à jour, plutôt que d’étendre les privilèges
de l’âge ou d’une génération plus chanceuse
que les autres; bâtir des milieux de vie plus conviviaux et plus
heureux, à force de discriminations positives et de différences
acceptées; travailler, oui, travailler à étendre
le champ de la démocratie.
Les chantiers sociaux sont innombrables et immenses, et d’abord à l’intérieur
d’un pays à faire : quel plus beau legs à laisser
que celui d’un pays ? Dans les milieux nationalistes, il était
de bon ton naguère de négliger le vote des aînés,
taxés de conservateurs et de fédéralistes systématiques,
et on a même entendu un chef de parti souverainiste anticiper
leur disparition démographique… Les spécialistes
en sciences politiques et en marketing électoral feraient bien
d’observer les changements en cours chez les jeunes retraités :
plus scolarisés, plus habitués à des stratégies
collectives de changement, plus conscients de leurs droits et plus
aptes à les défendre et à les promouvoir, ils
sont mille à parvenir à la retraite chaque semaine, sans
compter tous ceux qui tombent en invalidité et attendent l’accession à leurs
droits et prestations de retraite. Libérés des contraintes
du travail, disposant de temps et désireux de faire valoir leurs
atouts et leurs expériences de vie, leurs maturités et
leurs perspectives, ils seront de plus en plus la principale force électorale
et pourront la mettre au service d’enjeux communs et de priorités
qu’ils sauront imposer à leurs élus. Refuser de
prendre en compte ces nouvelles réalités, et, par exemple,
méconnaître que sur l’île de Montréal,
un votant sur deux a plus de cinquante ans, c’est risquer d’accroître
les corporatismes et les replis individualistes qu’on déplore
déjà, au détriment du développement social
général.
Certes, les aînés n’ont pas la science infuse et
la bonne volonté ne suffit pas. Il leur faut apprendre, aux
autres âges et des autres âges, dans un échange
constant et valorisé d’idées et d’élans,
de connaissances et d’expériences, d’opinions et
de divergences. C’est ici que le concept de formation «tout
au long de la vie» prend tout son sens, à condition que
les conditions de sa mise en œuvre ne la prostituent pas en mise
en marché, ou en mise au pas, comme on peut le déplorer
de la part de nombreuses institutions éducatives en mal de clientèle.
Quand, il y a trente ans, s’ouvrirent les premières universités
du 3e âge, leurs promoteurs répondaient à un réel
souci de faciliter l’accès à la connaissance et à la
culture d’une génération d’aînés
jusque-là négligée. Aujourd’hui, les aînés
représentent et détiennent un capital patrimonial d’expériences
et de savoir faire qui doit être accueilli et valorisé dans
le cadre d’un réel partenariat, à négocier
et à respecter dans l’intérêt des deux parties
impliquées. Il est à souhaiter, par exemple, que nos
universités soient un jour concrètement imputables de
cette capacité d’accueil et de reconnaissance, au-delà des
déclarations d’intention le plus souvent marquées
au coin de l’intérêt à court terme ou du
paternalisme le plus condescendant. Les aînés ont
soif de connaissances nouvelles, mais ils sont aussi de plus en plus
nombreux à vouloir faire reconnaître leur expérience
accumulée et la valeur sociale de leur actions et de leurs droits.
Sur ce plan, nos universités ont elles aussi beaucoup à apprendre…
Il est fréquent de voir la croissance numérique des plus âgés
manipulée pour faire peur aux naïfs, comme si ces nouvelles «invasions
barbares» allaient faire supporter aux plus jeunes des charges
trop lourdes et nous entraîner vers le déclin de nos empires.
Or les aînés ne sont ni une charge ni un frein au développement
collectif. Ayant «déjà donné», ou
payé d’avance, ayant épargné et/ou investi,
et pas seulement au plan financier, désireux par dessus tout
de rester des acteurs sociaux utiles, leur cote de crédit est
largement positive, ce qui n’est pas encore le cas des groupes
d’âge plus jeunes. À condition que leurs divers
regroupements proposent, et même imposent au besoin, une image
et une présence socialement actives et valorisées d’eux-mêmes.
Or comment mieux y parvenir, de l’autre côté du
travail salarié, sinon à partir des multiples formes
vécues d’une action communautaire et d’un volontariat
civique généralisé. Pour paraphraser Yvon Deschamps,
nous avons bien trop d’ouvrage à la retraite pour aller
chercher un salaire, perturbant ainsi le marché du travail.
Une question de simple solidarité avec tous les âges de
la vie.
Jean CARETTE, Ph.D.
Février 2004
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